La Mère Machin, mère de ma meilleure amie, était bête à pleurer. Impossible de rater ses histoires continuelles qui nous faisaient rire aux larmes.
Très fière de son appartement, nickel et rangé comme celui des gens qui ne dérangent pas pour ne rien salir, elle faisait deux fois le ménage chaque jour, une fois à fond le matin, et vers dix sept heures pour « la poussière » du soir. Je n'ai pas assez de talent pour tout vous raconter ! Entre deux ménages, elle parcourait les magasins d'articles ménagers pour connaître les nouveautés, les prix, les couleurs et les mesures pour savoir si l'objet tiendrait bien dans la pièce sans abimer tout autour de lui. Elle avait un mètre-ruban toujours dans sa poche.
J'ai profité un jour de ce souci du matériel ménager en disant à mon amie :
- Demande à ta mère quel aspirateur il fait bon acheter en ce moment pour réaliser la meilleure affaire possible.
Le lendemain trônait chez moi un aspirateur de toute beauté !
Très bonne épouse elle servait le soir un Whisky bien tassé à son époux fatigué, sans voir que le père Machin avait siroté toute la journée et partout des petits godets pour prévenir sans doute cette sacrée fatigue du soir !
Tout l'entourage des Machin connaissait tout ça. Lui me tombait dans les bras à chaque rencontre comme un enfant déprimé qui doute de trouver des solutions à ses problèmes. Les gens le connaissaient ce problème, mais, timidité ou faux cultisme, ils répondaient par le fameux non-dit des gens bien élevés !
***
Dans le domaine de la religion, la chose était simple pour notre petite mère Machin. Elle avait compris, une fois pour toutes, que nous ne sommes que « poussière » et que nous retournerons en poussière ! D’où l'importance fondamentale du ménage !!!
- Là je vais un peu loin, « juste pour rire » -
Faire la cuisine entraîne toutes sortes de salissures regrettables, éclaboussures, odeurs… C’est à faire le moins possible. Rillettes à tous les repas, et c'est pas cher.
Les ados l'agacent prodigieusement par leurs manières, leur mode, leurs goûts insolites et leurs CHEVEUX, surtout, longs ou rasés. Elle disait de son jeune fils :
- Un gosse qui est infoutu de passer en Seconde, et qui lave ses cheveux à dix heures du soir !
(Note de l'auteur, en effet c'est absolument dingue.)
***
Au début de leur mariage les jeunes Machin avaient acheté un tout petit logement avec l'aide de leurs parents.
Bien joué ! car touché par une modernisation totale de leur quartier, cet appart misérable avait triplé le montant de sa valeur. Ils vendirent et notre sotte comprit combien l'immobilier réservait de bonnes affaires.
Mère Machin ne cherchait pas un logement pour être heureuse et donner du bonheur autour d'elle, elle cherchait le plus grand bénéfice possible et pensait déjà à une revente plus fructueuse encore ! Sacrée bonne femme ! C'est fou comme une femme médiocre peut se révéler efficace dès qu'il est question de pognon.
Il ne s'agissait pas de tomber amoureuse d'une chaumière authentique, plantée dans une vieille cour en friche qui arracherait le cœur au premier regard. NON ! Pour la Mère Machin ce serait une affaire désastreuse !!!
Je renonce à tout vous raconter, mais disons que les Machin, d'achats en ventes, finirent leurs vies dans un manoir en pierres du pays incrustées de silex, qu'ils nommèrent « LA BELLE DEMEURE »…
Bâtie dans une vallée du pays de Caux, près de la mer, elle constituait à elle seule une vraie fortune ! Un héritage si les Machins avaient désiré un enfant, mais un enfant ne rapporte rien et coûte beaucoup d'argent !!! Tout contents d'eux, ils introduisirent leurs petites vies médiocres et leur absence de cœur dans ce contenant sublime, pensant à leur existence magnifique, sans même ce rendre compte de leur grande bévue lamentable.
Je dis « dernière » car nous sommes sur le point de partir, ton oncle et moi, pour une petite croisière vers les pays scandinaves. Je te raconterai.
En lisant les autres lettres, ne t’imagine pas que je considère toujours toutes les vies en rose. Partout des grands chagrins, cachés le plus souvent, des deuils dont on reste inconsolables.
J'ai simplement constaté que pour certains d'entre nous, les périodes noires de leur vie sont suivies, grâce à leur courage, d'une période productive une fois le deuil surmonté par exemple.
Tu connais cet athlète amputé qui bat des records de natation d'un très haut niveau ?
Moi, je connais d'anciens grands buveurs qui, une fois sobres, ont passé leur vie à aider d'autres types à marée basse.
Madame de Romilly écrit des livres magnifiques avec une aide, alors qu'elle est complètement aveugle.
Guillaumet marche seul, abandonnant son avion en haute altitude dansles Andes pendant quatre jours avant de retrouver des français qui le cherchaient...
Et que dit-il :
« Ce que j'ai fait, aucune bête au monde ne l'aurait fait ! »
Parfois exaucés dans nos prières, disons merci ! Mais l'esprit durement secoué par une grande douleur, peut ensuite se montrer meilleur et dynamique.
C’est normal ! Nous existons portés sur les épaules par de grands anciens qui nous laissent la place pour être comme eux et plus encore !
Et c'est possible !
A bientôt à mon retour ! Viens nous voir si tu peux !
Il y avait à l’hôtel quatre-vingt-dix-sept publicistes de New York. Comme ils monopolisaient les lignes interurbaines, la jeune femme du 507 dut patienter de midi à deux heures et demie pour avoir sa communication. Elle ne resta pas pour autant à ne rien faire. Elle lut un article d’une revue féminine de poche intitulée Le Sexe, c’est le paradis ou l’enfer. Elle lava son peigne et sa brosse. Elle enleva une tache sur la jupe de son tailleur beige. Elle déplaça le bouton de sa blouse de chez Saks. Elle fit disparaître deux poils qui venaient de repousser sur son grain de beauté. Lorsqu’enfin le standard l’appela, elle était assise sur le rebord de la fenêtre et finissait de vernir les ongles de sa main gauche. Ce n’était pas une femme à perdre la tête pour une sonnerie de téléphone. Elle se comportait comme si le téléphone n’arrêtait pas de sonner depuis qu’elle avait atteint la puberté. À l’aide de son minuscule pinceau, tandis que le téléphone sonnait, elle termina l’ongle de son petit doigt, en prenant le temps de souligner le contour de la lunule. Elle referma ensuite le flacon de vernis et se leva en agitant la main pour faire sécher. De sa main libre — la droite — elle prit un cendrier plein sur le rebord de la fenêtre et le porta sur la table de nuit, à côté du téléphone. Elle s’assit sur l’un des lits jumeaux et — ça faisait cinq ou six fois que ça sonnait — décrocha. « Allô », dit-elle, les ongles de sa main gauche loin de son déshabillé de soie blanche. C’était tout ce qu’elle avait sur elle, avec ses mules. Ses bagues étaient restées dans la salle de bain. « J’ai votre communication pour New York, madame Glass, dit le standard. — Merci », dit la jeune femme, et elle fit de la place au cendrier sur la table de nuit.
Une voix féminine se fit entendre.
- Muriel ? C’est toi ?
La jeune femme écarta légèrement l’appareil de son oreille.
- Oui, maman. Comment vas-tu ?
- Je me suis fait un sang d’encre ! Pourquoi n’as-tu pas téléphoné ? Tout va bien ?
- J’ai essayé de t’avoir hier soir et avant-hier soir. Mais ici, le téléphone…
- Est-ce que tout va bien, Muriel ?
La jeune femme augmenta l’écart entre l’écouteur et son oreille.
- Ça va. Il fait chaud. C’est la journée la plus chaude qu’on ait vue en Floride depuis…
- Pourquoi n’as-tu pas téléphoné ? Je me suis fait un souci !
- Maman chérie, ne crie pas comme ça, je t’entends très bien, dit la jeune femme. J’ai appelé deux fois hier soir. La première fois juste après…
- Je le lui disais, à ton père, que tu téléphonerais. Mais non, il a fallu… Est-ce que tout va bien, Muriel ? Dis-moi la vérité.
- Je vais bien. Arrête de me demander ça, je t’en prie.
- Quand êtes-vous arrivés ?
- Je ne sais plus. Mercredi matin, de bonne heure.
- Qui conduisait ?
- Lui, dit la jeune femme. Et ne t’énerve pas. Il a conduit comme un ange. Je n’en revenais pas.
- C’est lui qui conduisait ! Muriel, tu m’avais pourtant promis…
- Maman, interrompit la jeune femme, je viens de te le dire, il a conduit comme un ange. En-dessous de quatre-vingts pendant tout le trajet. Je t’assure.
- Est-ce qu’il a recommencé une de ces comédies avec les arbres ?
- Je te répète qu’il conduisait comme un ange, maman. Écoute, je t’en prie… je lui ai demandé de faire attention aux lignes jaunes et tout, et il comprenait, et il le faisait. Il faisait même son possible pour ne pas regarder les arbres, je t’assure. Au fait, est-ce que papa a fait réparer la voiture ?
- Pas encore. On demande quatre cents dollars, rien que pour…
- Maman, Seymour a dit à papa qu’il paierait. Il n’y a pas de raison.
- Bien, nous verrons. Comment était-il exactement, pendant le voyage, et tout ?
- Très bien, dit la jeune femme.
- Est-ce qu’il t’appelle encore de cet abominable…
- Non, il a inventé quelque chose de nouveau maintenant.
- Quoi ?
- Oh… qu’est-ce que ça peut faire, maman ?
- Muriel, je veux savoir. Ton père…
- D’accord, d’accord. Il m’appelle “Miss clocharde morale 1918”, dit la jeune femme avec un petit rire nerveux.
- Ça n’est pas drôle, Muriel. Ça n’est pas drôle du tout. C’est horrible. C’est triste, voilà ce que c’est. Quand je pense que…
- Maman, interrompit la jeune femme, écoute, tu te rappelles ce livre qu’il m’a envoyé, d’Allemagne ? Tu sais, les poèmes allemands ?
- Qu’est-ce que j’en ai fait ? Je me creuse la…
- Tu l’as.
- Tu es sûre ? dit la jeune femme.
- Absolument. C’est-à-dire, je l’ai. Il est dans la chambre de Freddy. Tu l’avais laissé là et il n’y avait plus de place dans la… pourquoi ? Il le réclame ?
- Non. Seulement, pendant le voyage, il m’a demandé ce qu’il était devenu. Il voulait savoir si je l’avais lu.
- Mais, c’est de l’allemand !
- Oui, ma Moune, ça ne change rien, dit la jeune femme en croisant les jambes. Il m’a dit que ces poèmes ont été écrits par le seul grand poète du siècle, que j’aurais dû acheter une traduction ou quelque chose. Ou même apprendre la langue, tu te rends compte ?
- C’est affreux, affreux ! C’est triste, voilà ce que c’est… Ton père me disait encore hier soir…
- Une seconde, maman, dit la jeune femme. Elle alla chercher ses cigarettes sur le rebord de la fenêtre, en alluma une, et revint s’asseoir sur le lit.
- Maman ? dit-elle, en exhalant une bouffée de fumée.
- Muriel, maintenant, écoute-moi
- Je t’écoute.
- Ton père a parlé au docteur Sivetski.
- Ah ?... fit la jeune femme.
- Il lui a tout raconté. Du moins, il dit qu’il l’a fait, tu connais ton père. Les arbres. Cette histoire avec la fenêtre. Ces horreurs qu’il disait à grand-mère sur ce qu’il comptait faire dans l’au-delà. Ce qu’il a fait avec ses jolies gravures des Bermudes… Tout, quoi !
- Alors ? dit la jeune femme.
- Alors, il a dit en premier lieu que c’était un véritable crime, de la part de l’Armée, de l’avoir laissé sortir de l’hôpital. Je te donne ma parole, il a dit à ton père — de manière catégorique — qu’il y avait de grandes chances — de très grandes chances, a-t-il dit — pour que Seymour perde complètement la raison. Je te donne ma parole.
- Il y a un psychiatre, ici, à l’hôtel, dit la fille.
- Qui ça ? Comment s’appelle-t-il ?
- Je ne sais pas. Rieser ou quelque chose comme ça. Il paraît qu’il est très bien.
- Jamais entendu parler.
- Il paraît qu’il est très bien quand même.
- Muriel, ne sois pas insolente, je t’en prie, Nous nous faisons tellement de souci pour toi. Je vais même te dire, hier soir, ton père voulait te télégraphier de rentrer…
- Il n’est pas question que je rentre, maman. Alors, cesse de te tracasser.
- Muriel, je te donne ma parole, le docteur Sivetski a dit que Seymour risquait de perdre complètement…
- Je viens juste d’arriver, maman. Ce sont les premières vacances que je prends depuis des années. Je ne vais pas, maintenant, remballer toutes mes affaires et rentrer. De toute façon, je ne suis pas en état de voyager. J’ai attrapé un de ces coups de soleil ! Je peux à peine remuer.
- Tu as pris un coup de soleil ? Pourquoi ne t’es-tu pas servie du “Bronze” que j’ai mis dans ta valise ? Je l’ai mis avec…
- Je m’en suis servie, et j’ai quand même un coup de soleil.
- C’est terrible. Où es-tu brûlée ?
- Partout, ma Moune, partout !
- C’est terrible !
- Je survivrai.
- Dis-moi, as-tu parlé à ce psychiatre ?
- Eh bien… D’une certaine manière, oui, dit la jeune femme.
- Qu’est-ce qu’il a dit ? Où était Seymour quand tu lui as parlé ?
- À l’Ocean Room. Il jouait du piano. Il a joué du piano pendant les deux nuits que nous avons passées ici.
- Alors, qu’est-ce qu’il a dit ?
- Oh, pas grand-chose. C’est lui qui a parlé le premier. J’étais assise près de lui au “Bingo”, hier soir, et il m’a demandé si c’était mon mari qui jouait au piano dans l’autre salle. Je lui ai dit que c’était lui, et il m’a demandé si Seymour avait été malade ou quelque chose. Alors, j’ai dit…
- Pourquoi a-t-il demandé ça ?
- Je n’en sais rien, maman. Peut-être parce qu’il est tellement pâle, et tout ça, dit la fille. Bref, après le “Bingo”, sa femme et lui m’ont demandé si je ne voulais pas prendre un verre avec eux. J’ai accepté. Sa femme est affreuse. Tu te rappelles, cette abominable robe du soir que nous avons vue en vitrine chez Bonwit ? Celle dont tu disais que pour la porter il faudrait avoir un tout petit, tout petit…
- La verte ?
- Elle la portait… Et des hanches de matrone ! Elle n’arrêtait pas de me demander si Seymour était parent avec cette Suzanne Glass de Madison Avenue, la modiste.
- Mais qu’est-ce qu’il a dit, lui, le docteur ?
- Oh, eh bien, pas grand-chose, en définitive. Nous étions dans le bar, et tout. Il y avait un boucan terrible.
- Oui, mais est-ce que… Est-ce que tu lui as dit ce qu’il avait essayé de faire avec la chaise de grand-mère ?
- Non, maman. Je ne suis pas beaucoup entrée dans les détails, dit la jeune femme. J’aurai probablement l’occasion de lui reparler. Il passe toutes ses journées au bar.
- Est-ce qu’il a dit qu’il pourrait devenir… Tu sais… Bizarre ou quelque chose comme ça ? Te faire quelque chose, à toi ?
- Pas exactement, dit la jeune femme. Il lui aurait fallu en savoir plus long. Il faut qu’on connaisse votre enfance… Enfin, tous ces machins. Je te l’ai dit, maman, il y avait un tel boucan, on pouvait à peine parler.
- Bon. Comment va ton manteau bleu ?
- Très bien, j’ai fait enlever un peu des épaulettes.
- Comment sont les robes, cette année ?
- Formidables. Mais pour les Martiennes. On ne voit que des sequins, des tas de trucs, dit la jeune femme.
- Comment est votre chambre ?
- Bien. Enfin, tout juste bien. Nous n’avons pas pu avoir la chambre que nous avions avant la guerre, dit la jeune femme. Les gens sont affreux, cette année. Je voudrais que tu voies ceux qui sont assis à côté de nous au restaurant. À la table à côté. On croirait qu’ils ont débarqué ici en wagon à bestiaux.
- Tu sais, c’est comme ça partout. Et ta robe de bal ?
- Elle est trop longue. Je te le disais qu’elle serait trop longue.
- Muriel, je te le demande une fois encore, mais une fois pour toutes : est-ce que vraiment tout va bien ?
- Oui, oui, maman, dit la jeune femme, oui, pour la énième fois.
- Et tu ne veux pas rentrer ?
- Non, maman.
- Ton père me disait encore hier soir qu’il te paierait volontiers le voyage si tu voulais partir quelque part toute seule, et réfléchir à tout ça, Tu pourrais faire une jolie croisière. Nous avons pensé tous les deux que…
- Non, vous êtes gentils, dit la jeune femme, et elle décroisa ses jambes. Maman, cet appel va coûter une…
- Quand je pense comme tu as attendu ce garçon, pendant toute la guerre… Je veux dire, quand on pense à toutes ces folles petites épouses qui…
- Maman, dit la jeune femme, on ferait mieux de raccrocher. Seymour va rentrer d’une minute à l’autre.
- Où est-il ?
- Sur la plage.
- Sur la plage ? Tout seul ? Est-ce qu’il se tient convenablement sur la plage ?
- Maman ! dit la jeune femme. Tu parles de lui comme si c’était un fou dangereux.
- Je n’ai rien dit de tel, Muriel.
- Eh bien, on le croirait à t’entendre. Tu sais, tout ce qu’il fait, c’est de rester allongé là. Il ne veut pas retirer son peignoir de bain.
- Il ne veut pas enlever son peignoir ! Pourquoi ?
- Je n’en sais rien Peut-être parce qu’il est tellement blanc.
- Mon Dieu, mais il lui faut du soleil ! Tu ne peux pas lui faire enlever ?
- Tu connais Seymour, dit la jeune femme, en croisant à nouveau les jambes. Il dit qu’il ne veut pas voir autour de lui une bande d’idiots à regarder son tatouage.
- Mais il n’a pas de tatouage ! Il s’en est fait faire un à l’armée ?
- Non, maman, non, ma Moune, dit la jeune femme en se levant. Écoute, je te rappellerai peut-être demain.
- Muriel, écoute-moi, maintenant.
- Oui, maman, dit la jeune femme, en s’appuyant de tout son poids sur la jambe droite.
- Appelle-moi immédiatement s’il fait ou dit quoi que ce soit de bizarre… Tu sais ce que je veux dire. Tu m’entends ?
- Maman, je n’ai pas peur de Seymour.
- Muriel, je veux que tu me promettes.
- D’accord, je te promets. À bientôt, maman, dit la jeune femme. Mille baisers à papa.
UN JOUR RÊVÉ POUR LE POISSON-BANANE J. D. Salinger
II
- Je vois encore plus de verre, dit Sybil Carpenter qui séjournait à l’hôtel avec sa mère. Est-ce que tu as vu encore plus de verre ?
- Arrête de dire ça, mon minou. Ça va finir par rendre maman complètement folle. Tiens-toi tranquille, s’il te plaît.
Mme Carpenter passait de l’huile solaire sur les épaules de Sybil. Elle l’étalait soigneusement sur l’arête de ses omoplates, délicates comme des ailes. Sybil était assise, en position instable, sur un énorme ballon de plage gonflé, face à l’océan. Elle portait un maillot de bain jaune canari, un maillot deux-pièces dont l’une serait encore parfaitement inutile pendant une dizaine d’années.
- En fait, ce n’était qu’un simple mouchoir de soie, ça se voyait en regardant de près, disait la femme étendue dans la chaise longue à côté de Mme Carpenter. J’aurais bien aimé savoir comment elle l’avait noué, c’était vraiment adorable !
- En effet, ce devait être adorable, dit Mme Carpenter. Sybil, tiens-toi tranquille, mon minou.
- Est-ce que tu as vu encore plus de verre ? dit Sybil.
Mme Carpenter soupira. « Voilà », dit-elle. Elle reboucha le flacon d’huile solaire. « Maintenant, cours jouer, mon minou. Maman va remonter à l’hôtel prendre un Martini avec Mme Hubbel. Je te rapporterai l’olive. »
Libérée, Sybil rejoignit en courant la bordure plate de la plage et se mit à marcher vers le Pavillon du Pêcheur. Elle ne s’arrêta qu’une fois pour enfoncer le pied dans un château de sable effondré. Elle fut bientôt hors des limites de la portion de plage réservée aux pensionnaires de l’hôtel. Elle parcourut encore quelques centaines de mètres, puis, soudain, obliqua et remonta en courant vers le côté de la plage où le sable était mou. Elle s’arrêta net devant le jeune homme étendu sur le dos.
- Tu ne viens pas dans l’eau, voir encore plus de verre ? dit-elle.
Le jeune homme tressaillit, porta sa main droite sur les pans de son peignoir en tissu éponge. Il se retourna sur le ventre en faisant glisser la serviette roulée qu’il avait sur les yeux. Il leva vers Sybil un regard de biais.
- Hello, Sybil ! Tu ne viens pas dans l’eau ?
- Je t’attendais, dit le jeune homme. Quoi de neuf ?
- Quoi ? dit Sybil.
- Quoi de neuf ? Quels sont les événements ?
- Mon papa arrive demain avec le navion, dit Sybil en l’éclaboussant de sable.
- Pas dans la figure, bébé ! dit le jeune homme, et il emprisonna dans sa main une des chevilles de Sybil. Eh bien, il était temps qu’il arrive, ton papa. Je l’ai attendu pendant des heures. Des heures !
- Où est la dame ? dit Sybil.
- La dame ?
Le jeune homme enleva un peu de sable de ses cheveux fins.
- C’est difficile à dire, Sybil. Elle peut se trouver en ce moment dans un millier d’endroits. Chez le coiffeur, par exemple, pour se faire teindre vison. Ou bien dans sa chambre, en train de fabriquer des poupées pour les petits pauvres.
À ce moment, couché sur le ventre, il mit ses poings l’un sur l’autre et posa son menton dessus.
- Parle-moi d’autre chose, Sybil, dit-il. Tu as un bien joli maillot. S’il y a quelque chose que j’aime, c’est bien les maillots bleus.
Sybil le regarda, étonnée, puis baissa les yeux sur son petit ventre proéminent.
- Mais c’est un jaune, dit-elle. C’est un jaune ! Non ? Approche un peu.
Sybil fit un pas en avant.
- Tu as absolument raison. Je suis complètement idiot.
- Tu ne viens pas dans l’eau ? dit Sybil.
- Je suis en train d’étudier la question. J’y réfléchis énormément, Sybil, à un point que tu ne peux pas imaginer.
Sybil tâta la bouée de caoutchouc que le jeune homme utilisait comme oreiller.
- Elle a besoin d’air, dit-elle.
- Tu as raison. Elle a besoin de plus d’air que je n’ai envie de lui donner.
Il retira ses poings et laissa son menton reposer sur le sable.
- Sybil, dit-il, tu es resplendissante. C’est bon de te voir. Parle-moi de toi…
Il avança les mains et emprisonna les deux chevilles de Sybil.
- Je suis un Capricorne, dit-il. Qu’est-ce que tu es, toi ?
- Sharon Lipschutz a dit que tu l’avais laissée s’asseoir à côté de toi, sur le tabouret du piano, dit Sybil.
- Sharon Lipschutz a dit ça ?
Sybil hocha vigoureusement la tête. Il lâcha ses chevilles, ramena ses mains et posa sa joue sur son bras droit.
- Eh bien, dit-il, tu sais comment ces choses-là arrivent, Sybil. J’étais assis là, en train de jouer. Et tu n’étais nulle part dans les parages. Sharon Lipschutz est arrivée, et elle s’est assise près de moi. Je ne pouvais tout de même pas la repousser, non ?
- Si !
- Oh, non. Non, je ne pouvais pas faire ça, dit le jeune homme. Mais je vais te dire ce que j’ai fait.
- Quoi ?
- J’ai imaginé que c’était toi.
Sybil s’accroupit et se mit à creuser dans le sable.
- Allons dans l’eau, dit-elle.
- Très bien, dit le jeune homme, je crois que c’est dans mes moyens.
- La prochaine fois, repousse-la, dit Sybil.
- Repousse qui ?
- Sharon Lipschutz.
- Oh, Sharon Lipschutz, dit le jeune homme. Comme ce nom revient, mêlant souvenirs et désir !
Il se mit brusquement sur ses pieds. Il regarda l’océan.
- Sybil, dit-il, je vais te dire ce qu’on va faire. On va voir si on peut attraper un poisson-banane.
- Un quoi ?
- Un poisson-banane, dit-il, et il dénoua la ceinture de son peignoir. Il retira le peignoir. Ses épaules étaient blanches, étroites, et ses veines étaient bleues. Il plia le peignoir une première fois dans le sens de la longueur, puis en trois dans l’autre sens. Il déroula la serviette qu’il avait tout à l’heure sur les yeux, l’étala sur le sable et posa le peignoir dessus. Il se baissa, ramassa la bouée et la plaça sous son bras droit. Enfin, de la main gauche, il prit la main de Sybil. Ils partirent tous les deux vers l’océan.
- Je suppose que tu n’as pas vu beaucoup de poissons-bananes dans ta vie ? dit le jeune homme.
Sybil secoua la tête.
- Pas beaucoup, hein ? Au fait, où habites-tu ?
- Je ne sais pas, dit Sybil.
- Bien sûr que si, tu sais. Il faut bien. Sharon Lipschutz sait où elle habite, elle, et elle n’a que trois ans et demi.
Sybil s’arrêta et retira brusquement sa main. Elle ramassa un coquillage et le regarda avec un intérêt étudié. Elle le jeta par terre.
- Whirly Wood, Connecticut, dit-elle, et elle reprit sa marche ventre en avant.
- Whirly Wood, Connecticut, dit le jeune homme. Est-ce que ça ne serait pas quelque part près de Whirly Wood, Connecticut, par hasard ?
Sybil le regarda.
- Mais c’est là que j’habite ! dit-elle avec impatience. J’habite à Whirly Wood, Connecticut.
Elle fit quelques pas en courant devant lui, attrapa son pied gauche avec sa main gauche et sauta deux ou trois fois à cloche-pied.
- Tu ne peux pas savoir comme tout devient clair, dit le jeune homme.
Sybil lâcha son pied.
- Est-ce que tu as lu Le Petit Sambo Noir ? dit-elle.
- Vraiment, c’est drôle que tu demandes ça, dit-il. Je l’ai justement fini hier soir.
Il chercha la main de Sybil et la reprit dans la sienne.
- Qu’est-ce que tu en penses ? lui demanda-t-il.
- Tu te rappelles quand les tigres ont bondi tout autour de l’arbre ?
- J’ai cru qu’ils n’arrêteraient jamais. Je n’avais jamais vu tant de tigres.
- Il y en avait seulement six, dit Sybil.
- Seulement six ! dit le jeune homme. Tu appelles ça seulement !
-Tu aimes la cire ? demanda Sybil.
- J’aime quoi ? dit le jeune homme.
- La cire ?
- Beaucoup, et toi ?
Sybil fit oui de la tête.
- Tu aimes les olives ? demanda-t-elle.
- Les olives ? Oui. Les olives et la cire. Je ne vais jamais nulle part sans en emporter.
- Tu aimes Sharon Lipschutz ? demanda Sybil.
- Oui, oui, je l’aime, dit le jeune homme. Ce que j’aime particulièrement chez elle, c’est qu’elle ne fait jamais de méchancetés aux petits chiens dans le hall de l’hôtel. À ce petit bull-dog miniature, par exemple, qui est avec cette dame du Canada. Tu ne me croiras peut-être pas, mais il y a des petites filles qui s’amusent à le piquer avec le bâton de leur sucette. Mais pas Sharon. Elle n’est jamais mesquine ou méchante. C’est pour ça que je l’aime tellement.
Sybil se taisait.
- J’aime mâcher de la bougie, dit-elle enfin.
- Qui n’aime pas ça, dit le jeune homme, en trempant ses pieds dans l’eau. Brrrr ! Elle est gelée. Il laissa tomber la bouée.
- Non, attends une seconde, Sybil, attends que nous soyons un peu plus loin.
Ils pataugèrent jusqu’à ce que Sybil eût de l’eau jusqu’à la taille. Là, le jeune homme la souleva dans ses bras et la posa sur le ventre, sur la bouée.
- Tu ne mets jamais de bonnet de bain ou quelque chose ? demanda-t- il.
- Me laisse pas partir, ordonna Sybil. Tiens-moi bien.
- Mademoiselle Carpenter, je vous en prie, je connais mon métier, dit le jeune homme. Tout ce que tu as à faire, c’est d’ouvrir les yeux bien grands pour voir les poissons-bananes. C’est le jour rêvé pour le poisson-banane.
- J’en vois pas, dit Sybil.
- Ça se comprend, Ils ont des habitudes bizarres, très bizarres.
Il continuait à pousser la bouée. Il avait de l’eau jusqu’à la poitrine.
- Ils ont un sort tragique, dit-il. Tu sais ce qu’ils font, Sybil ?
Elle fit non de la tête.
- Eh bien, ils entrent dans un trou où il y a plein de bananes. Quand ils entrent, ce sont des poissons comme les autres. Mais une fois dedans, ils se conduisent comme des cochons. Tu sais, j’ai vu une fois un poisson-banane entrer dans un trou à bananes et en manger pas moins de soixante-dix-huit.
Il poussa la bouée et son occupante un peu plus loin vers le large.
- Naturellement, après, ils sont si gras qu’ils ne peuvent plus ressortir du trou. Ils ne peuvent plus repasser la porte.
- Pas trop loin, dit Sybil. Qu’est-ce qui leur arrive ?
- Qu’est-ce qui arrive à qui ?
- Aux poissons-bananes.
- Oh, tu veux dire après qu’ils ont mangé tant de bananes et qu’ils ne peuvent plus sortir du trou ?
- Oui, dit Sybil.
- Eh bien, ça me crève le cœur de te dire ça, Sybil, ils meurent.
- Pourquoi ? demanda Sybil.
- Eh bien, ils attrapent la fièvre des bananes. C’est une maladie terrible.
- Attention, une vague, dit Sybil avec nervosité.
- On va pas la voir. On va la snober, dit le jeune homme. Deux bêcheurs.
Il prit les chevilles de Sybil, et d’une poussée l’envoya en avant. La bouée piqua sur le dos de la vague. L’eau trempa les cheveux blonds de Sybil, mais son hurlement était plein de plaisir. De la main, quand la bouée fut à nouveau immobile, elle écarta de ses yeux une mèche de cheveux trempés et déclara :
- J’en ai vu un.
- Un quoi, ma chérie ?
- Un poisson-banane.
- Seigneur, pas possible ! dit le jeune homme. Est-ce qu’il avait des bananes dans la bouche ?
- Oui, dit Sybil. Six !
Le jeune homme prit brusquement un des petits pieds mouillés qui pendaient par-dessus le bord de la bouée, et l’embrassa.
- Hé ! fit la propriétaire du pied en se retournant.
- Hé, toi-même ! On va rentrer maintenant. Ça te suffit ?
- Non !
- Désolé ! dit-il, et il poussa la bouée vers la plage jusqu’à ce que Sybil pût descendre. Il prit la bouée pour sortir de l’eau.
- Au revoir, dit Sybil, et elle partit en courant, sans regret, vers l’hôtel.
Le jeune homme enfila son peignoir, le ferma soigneusement et enfonça sa serviette dans une poche, Il ramassa la bouée humide et encombrante, et la mit sous son bras. Puis, solitaire, il se mit en marche vers l’hôtel dans le sable mou et brûlant. Dans l’entrée de service, que la direction de l’hôtel demandait aux baigneurs d’utiliser, une femme avec de la pommade sur le nez prit l’ascenseur avec le jeune homme.
- Je vois que vous regardez mes pieds, dit-il quand la cage s’éleva.
- Pardon ? dit la femme.
- Je dis : je vois que vous regardez mes pieds.
- Je vous demande pardon, je regardais par terre, dit la femme, et elle détourna les yeux vers les portes de l’ascenseur.
- Si vous voulez regarder mes pieds, dites-le, continua le jeune homme, mais ne faites pas votre voyeuse.
- Arrêtez-moi ici, je vous prie, dit la femme à la liftière. La cage s’ouvrit et la femme sortit sans se retourner.
- J’ai deux pieds normaux, merde, et il n’y a pas de raison qu’on les regarde, dit le jeune homme. Cinquième, s’il vous plaît.
Il tira la clef de sa chambre de la poche de son peignoir. Il sortit au cinquième étage, remonta le couloir et entra au 507. La chambre sentait les bagages neufs en cuir de veau et le dissolvant pour vernis à ongles. Il jeta un regard sur la jeune femme qui dormait sur l’un des lits jumeaux. Puis, il se dirigea vers une valise, l’ouvrit et tira de dessous une pile de caleçons et de maillots de corps, un Ortgies 7,65 automatique. Il sortit le chargeur, l’examina et le remit en place. Il arma le revolver. Ensuite, il vint s’asseoir sur le lit inoccupé, regarda la jeune femme, ajusta l’arme, et se tira une balle dans la tempe droite.
Mon amie Catherine chapeaute avec talent et modestie un de ces organismes humanitaires qui font l'honneur de notre pays comme UNICEF tourné vers les enfants du monde dans la misère… ou Les Restos du Cœur qui nourrissent ceux qui ont faim.
Ce jour-là, elle prévient son mari que le Dimanche suivant elle se rendra à Paris pour l'assemblée générale.
- J'ai besoin d'être sur place la veille.
- Je te conseille de téléphoner à papa, ton beau-père, qui se plaint toujours de nous voir trop rarement. Il a un grand appartement et se fera un plaisir de t’accueillir.
Tout fut réglé simplement par téléphone.
Le train du Samedi déposa Catherine à Paris vers 20 heures et beau-papa était sur le quai en attente.
- Bonjour ma belle ! Je t'embrasse deux fois et très fort ! Nous parlerons de mon grand fils plus tard ! Suis-moi et laisse-moi faire !
Nous allons dans la grande brasserie du quartier, nous restaurer tranquillement.
- Vous croyez que nous ne pourrions pas faire plus simple ?
- Non, c'est indispensable ! Nous serons alors juste à l'heure des « Trois ânes » où j'ai deux places réservées pour leur revue qui fait fureur « Tout est bon dans le Macron ».
Ainsi fut fait.
Deux heures vraiment sympa, tour des nouvelles des gens connus et les naissances chez les jeunes parents en âge de procréer et d'agrandir la famille !
Arrivée à la brasserie, Catherinedéclara qu'une bonne douzaine d'huîtres de Saint-Vaast-la-Hougue, aperçues dehors à l’étalage, serait pour elle le meilleur dîner possible.
- Moi ? Je suis un vieillard faible et amaigri. Une bonne choucroute ne me fera pas peur !
À 9 heures pile ils étaient installés « Aux trois ânes ».
***
Catherine n’était pas une novice devant une poignée de chansonniers très doués car, jeune-fille avec ses parents, elle avait connu la troupe fameuse du théâtre de Dix Heures avec Rocca et Grello, Amadou, Destailles et Jacques Maillot qu’elle retrouvait ce soir sur scène, ainsi que Régis Maillot, son neveu, tous excellents !
La politique fut malmenée comme il se doit, la presse aussi, sans oublier la météo et les faits divers... et le Président bien entendu !
Tout ça à leur façon très claire mais pas vulgaire. La salle était constamment noyée sous les bravos. Beau-pap’ et Catherine ne restèrent pas en rade devant ce festival d'humour !
Un taxi les reconduisit à l'appartement et Catherine découvrit pour elle une chambre claire et gaie.
- Moi, ma chérie, je dormirai sans doute demain jusqu'à midi car je suis un vieil homme plus fatigué qu'il n’y paraît. Donc, tu fais de ton côté, comme tu veux et à l’heure que tu souhaites en te servant de la salle de bain et de la cuisine comme si tu étais chez toi. Le téléphone est dans l'entrée pour demander un taxi, mais n'oublie pas que tu rentres au Havre en fin de journée comme promis à mon fils. Et Merci pour ces quelques heures heureuses passées ensemble !
Le lendemain matin, Catherine fut prête de très bonne heure et sans faire de bruit. Elle se fit conduire à l'adresse prévue pour son assemblée générale et, jusqu'au soir, consacra son temps à ses activités habituelles, très sérieuses, avec quelques hommes et femmes du même tonneau qu'elle connaissait déjà !
Ensuite, direction saint-Lazare, et Le havre.
***
- Bonjour ma Katou ! Pas trop fatiguée ?
- Si, un peu. Tu comprendras à la maison, quand je t'aurai expliquée devant un Whisky-Perrier avec trois glaçons, le programme à Paris par le menu.
- Ah ! Je vois ! T'as fait la noce avec papa.
- Non, pas la noce, mais des bavardages. Le restaurant, les chansonniers aux « Trois-ânes », plus, aujourd’hui, une grosse journée de travail. C'est beaucoup pour une faible femme… Ton père est fantastique de gentillesse, d'intelligence, de gaieté... J'espère que tu seras comme lui à son âge, mais tu es sur la bonne voie, mon doudou, mais je ne t'ai pas tout dit !
- Cachotière ma femme.
- Non, mais toujours au sujet de ton père.
- C'est quoi ?
- Le plus extraordinaire et le plus délicat…
- C'est quoi ?
- À aucun des moments où nous étions ensemble, il ne m'a demandée ce que je venais faire à Paris…
De vingt ans à quarante, Philippe Berteau devint progressivement un grand alcoolique. Maintenant, il commence sa journée par du vin blanc à dix heures et il finit ses soirées, ses nuits au Whisky chez lui.
Chez lui c'est un taudis innommable de deux pièces jamais nettoyées. Il est resté malgré tout un homme aimable, gentil, toléré par ses camarades de travail, et surtout, il avait gardé son emploi !
Cependant, une rencontre bouscula son mode de vie fâcheux. Il s'agissait d'un pot d'adieu pour fêter la mise à la retraite d'un pote au boulot. Une femme, un visage de femme allait couper son mode de vie qui lui faisait si mal !
Jeanne, cette femme, fut paradoxalement attirée par le faciès de Berteau ravagé, à la fois maigre et bouffi. Elle a quarante ans, elle est belle et délicate et heureuse en plus. Elle se rapproche de notre pochtron qui lui, tombe raide amoureux sans se rendre compte de ce que représentait pour lui cette soirée mémorable !
Aimé par Jeanne et soigné radicalement par une équipe d'alcoologues intelligents, Berteau s'installa sans tellement de mal, dans une sobriété souveraine !
Pendant une vingtaine d'années, ce terrible problème disparut de la vie de ce couple aussi heureux qu'on peut l'être quand on a beaucoup souffert.
***
Quelques années après leur rencontre et leur mariage, Philippe Berteau fit un prêt d'argent au fils de leurs gardiens d'immeuble, qui étaient peu à peu devenus des amis, leurs rendant maints services en tout genre. Leur fils, Alain, bel homme de 28 ans, sympathique, voulait acheter un appartement dans leur quartier. Il lui manquait trois mille euros que Berteau lui prêta de la main à la main, comme à un ami, sans faire de papiers comme on le fait généralement.
L'affaire tourna un peu mal car la précision de rendre cette somme l'année suivante ne fut pas respectée, ni l'année suivante, et celle d'après non plus. Un silence fâcheux s'installa entre le créancier et l'emprunteur. Dans l'espoir de dénouer la situation, un repas au restaurant fut prévu entre les deux partenaires. Berteau s'autoriserait pour un coup l'apéro et un très bon vin rouge. Jeanne fut d’accord.
Les deux hommes s'installèrent à La Table du Roy, aimables et de bonne humeur.
***
Personne, à la suite des événements survenus pendant ce repas, ne put expliquer ni comprendre la marée en puissance de l'alcool ni leurs colères réciproques ! D'abord parce qu'ils étaient seuls et que la prise d'alcool avait été très mesurée.
Mais les faits sont là.
Berteau allégua son besoin pressé de récupérer son argent, l'autre promit sans véritable franchise de payer sa dette dans un an au plus tard. L'un fut traité de voleur et l'autre de richard radin.
- J'ai pourtant su à l’avance que vous ne seriez pas gêné dans la vie par une ou deux escroqueries. Je connais assez de dockers pour deviner ces choses-là.
- Redites un mot de plus sur les gens de ma profession et je peux devenir très méchant !
Cet homme de 28 ans, grand et musclé, se leva et saisit violemment Berteau par les épaules en le secouant suffisamment pour qu'il risque de tomber !
Philippe Berteau avait gardé l'habitude de posséder sur lui, quand il sortait seul et tard, une sorte de poignard car dans ses nuits de pochtron alcoolique il ne rencontrait pas que des anges.
En moins d'une seconde, le couteau sortit du vêtement du créancier hors de lui, à cause des gestes et des paroles de son adversaire, et s'enfonça dans la poitrine de l’homme, entaillant immédiatement la peau et les muscles du thorax. Aussitôt jaillit un flot de sang et l'homme tomba à terre sans un cri.
***
Pompiers et ambulance dans le quart d’heure qui suivit.
Au Bloc-opératoire de l’Hôpital Général la situation se préparait pour une grande urgence. L’anesthésiste de garde ce jour-là était sur place. La panseuse la plus expérimentée de son équipe préparait le matériel nécessaire dans la salle et la boîte Grande-Urgence pour les instruments. Éclairage bien dirigé pour le chirurgien qui examinerait son patient avant de venir en salle d’opération. Quand celui-ci fut installé le mieux possible, son aide en face de lui, le corps du malade enduit largement de Bétadine, il déposa d’abord les grands champs verts, stériles et saisit un bistouri sans perdre une seconde.
Le bistouri élargit la plaie à travers le flot de sang qui ne cessait pas. L’interne demanda constamment des compresses abdominales pour éponger l’hémorragie pendant que le chirurgien, avec de longues pinces de Kocher, cherchait la grosse artère responsable de ce saignement qui noyait tout et gênait encore plus la vue de l’opérateur.
On entendait uniquement la voix de l’anesthésiste qui communiquait par chiffres précis l’état de l’homme profondément endormi. Chacun de ceux qui entouraient cette action dramatique étaient tendus et attentifs. Tout le monde sentait que la situation s’aggravait inéluctablement. Le silence était palpable, jusqu’au moment où l’anesthésiste dise d’une voix blanche :
- Vous pouvez arrêter… Il est mort.
***
Vingt ans ferme…
2 ans après le verdict, sans circonstances atténuantes, Berteau est donc transféré en prison centrale.
Il est un détenu bien reçu par les autres prisonniers et les matons – les brigadiers – dit-on maintenant. Il peut donc demander à travailler. On lui soumet trois formations toutes moins palpitantes les unes que les autres. Il demande à réfléchir avant de choisir. Il se fait engueuler, mais ce n'est rien !
En fait il a une idée, mais totalement déplacée étant donné l'endroit où il se trouve. Il veut en parler d'abord à Jeanne présente dans tous les parloirs qu'elle peut réserver.
- C'est quoi ton idée Philippe ?
- Vraiment une idée de dingue, tu vas voir !
- Mais non, je te connais bien ! Dis-moi.
- Hé bien voilà : J'ai connu un couple avant de te rencontrer qui travaillait chez eux dans un petit appartement. Ils fabriquaient des petits objets en bois, en roseau plus exactement. Des anches dont se servent les musiciens.
- Jamais entendu parler de ça !
Son mari lui tend une lettre sur papier, écrite de sa main :
Monsieur le Ministre,
Si je me permets d'écrire cette lettre, c'est que vos propos lors de votre dernier meeting sur le besoin d'innovation du travail dans les prisons, m'ont donné une idée un peu originale certes, mais peut-être exploitable avec votre soutien. Je vous la soumets. C'est une réponse un peu osée à vos propres mots cités plus haut.
Avec un minimum de matériel bon marché, des roseaux bien secs que l'on trouve partout en France, quelques petits couteaux façonnés et sans dangerosité, on peut fabriquer à la main des petits objets que les musiciens utilisent afin de régler la sonorité de leurs instruments à vent.
Jugez-vous possible et souhaitable de réaliser ce projet dans cette Centrale où je purge quelques années encore pour homicide sans circonstances atténuantes.
Je vous adresse, Monsieur le Ministre, mes salutations les plus respectueuses,
Philippe BERTEAU
Jeanne ne répondit pas tout de suite.
- Qui va faire arriver ta bafouille au Ministre ???
- J'ai une combine… La providence m'a aidé sur ce coup-là, ma belle Jeanne. Parmi les hommes qui assurent la sécurité des prisonniers, il y a Michel Carré, de mon âge, ancien buveur comme moi, sobre depuis des années. Nous sommes devenus des amis, car il a compris en profondeur, contrairement aux juges qui sans doute ne sont pas d'anciens alcooliques. Il est au courant de mon idée et comprend pourquoi je dois la faire parvenir à un homme de décision. Michel connaît le brigadier qui s'occupe du courrier le matin à Matignon, il le trie selon les ministres concernés, jette les paperasses, et c'est lui qui orientera astucieusement l'intérêt du Ministre de l'administration pénitentiaire vers notre missive. Tu comprends ? Il a déjà fait de même pour un ami proche, j'ai confiance ! C'est le secrétaire du Ministre qui dépouille le plus gros du courrier, il reste quelques lettres et le Ministre seul étudie le contenu des lettres personnelles et donne, ou non, une réponse. Et c'est déjà fait !
- La lettre est arrivée ?
- Oui, et lue ! D'après l'écho généreux qui nous renseigne en secret !
***
La réponse arriva très vite. Le Ministre fut étonné de la proposition de Berteau mais satisfait d'obtenir une initiative qu'il avait en somme suggérée !
Il chargea l'infirmière en chef d'accompagner le projet pour que tout se fasse bien, vite, et sans bavure. Il faudrait aussi surveiller le prix de cette installation qui ne paraît pas très onéreuse à première vue. Deux détenus, eux-mêmes musiciens, seraient associés à l'équipe.
Il était ravi !
Trois mois après, le bois, les roseaux et le restant du matériel furent prêts à fonctionner. Le travail se mit en route et Berteau jouit d'une petite notoriété à travers la prison toute entière.
***
Un matin qu'il aidait les autres à faire ce boulot particulier le mieux possible, une femme avait surgit en disant :
- Est-ce que Alain, ça vous dit quelque chose ?
Berteau tressaillit !
- Je vois que oui ! Hé bien votre belle Jeanne est à l'hôpital, pas morte, mais bien prête de l'être grâce à un Opinel que j'ai toujours sur moi... Comme vous autrefois en face d'Alain !!!
Deux agents de la sécurité sautèrent sur elle et la ligotèrent tout en lui attachant des menottes dans le dos. Arrêtée immédiatement et conduite en cellule, les juges et son avocat la verraient le lendemain.
***
A partir de cet épisode, on se préoccupa en premier de sortir Jeanne du coma. Il fallut quelques jours et les blessures par Opinel disparurent en deux mois. Ce qui ne disparut pas, au contraire, ce fut la résonnance de ce fait divers dans la presse et la télévision. « Opinel » devint une des affaires favorites de l'opinion publique.
Les journalistes, sans mal, connurent vite l'ensemble de la vie de Philippe Berteau qui connut dans sa vie, l'alcool, le crime, la taule. Il a échappé à une attaque mortelle et inventa, avec l'aide d'un Ministre novateur, une solution possible à la réinsertion des délinquants par un travail intelligent.
Philipe était né dans une famille modeste, aujourd'hui il n’y a pas un Français qui ne connaisse son nom et sa fabuleuse histoire.
À ce jour, on compte 83 livres au titre de « L'affaire Berteau »…
Mon père n’avait pas que des défauts. Opticien passionné par la photographie, il avait fait de la petite pièce au fond de ma chambre un labo-photo avec tout le matériel que cela exige. Tous les deux nous développions les photos que nous avions prises dans la journée. C’est lui qui m’a fait connaître la « magie » d’un instant de vie qui apparait lentement dans le liquide du révélateur puis que l’on éternise dans le fixateur. Ce souvenir d’adolescent ne me quitte jamais. Ainsi, en me plongeant dans les textes d’Aglaé, j’assiste au même phénomène.
Pour la petite histoire, c’est grâce à la photographie que papa a connu ma mère : mon grand-père allait toujours faire développer ses photos chez mon père. Un jour, ma mère est apparue dans le révélateur et ce fut le coup de foudre…
Il existe dans notre région une vallée qui recèle un mystère. De prime abord, rien ne la distingue. Elle n’est ni très étroite ni très large, ni très sombre ni très ensoleillée, on n’y remarque aucun château fantastique, aucune église étrange, elle abrite une douzaine de villages tranquilles le long de sa rivière qui n’est ni une rivière docile ni un torrent noir. La départementale passe sur la rive gauche, la voie ferrée sur la rive droite, mais le train ne s’arrête plus comme autrefois dans chaque commune et il n’y a plus de bus ; il faut prendre sa voiture pour tout faire car il n’y a plus de travail à proximité, et plus de commerces, plus d’école, plus de bistrots, plus de poste. Les gens du cru s’en vont petit à petit, seuls restent quelques anciens qui finissent leurs jours chez eux, derrière leurs rideaux. Alors des citadins lassés de la ville achètent les vieilles maisons pour une bouchée de pain ou en font construire des neuves alentour pour le prix d’une baguette et, d’une certaine façon, l’exode urbain compense l’exode rural, les camions de déménagement se croisent sur la route. Mais les villages se transforment en mini cités dortoirs. Non, vraiment, rien ne différencie à première vue cette vallée de beaucoup d’autres, et il est inutile d’y regarder mieux, de scruter ses moindres replis dans l’espoir de découvrir son secret. Car ce secret ne peut se voir. C’est un son.
Une berline bleu nuit se gare sur la place de Saint-Grével. Un homme d’un certain âge, assez fort, enveloppé dans un costume impeccable, pousse la porte du conducteur. Un homme d’affaires, un agent immobilier, un vendeur d’aspirateurs ? Il se tient le dos. Il se redresse, fait trois pas et contemple les lieux à travers ses lunettes cerclées d’écaille. La place est déserte. C’est le milieu de l’après-midi et on est en semaine. En face de lui, à côté de l’ex bar-tabac Caroni, il y a la maison des Marquette. Il va frapper à l’entrée. Une vieille femme apparaît sur le seuil. Il lui dit quelques mots, elle l’écoute puis secoue la tête. Un peu plus loin, c’est la maison des Martelli. Il sonne, un jeune homme lui ouvre. Très jeune. Un étudiant ? Ils échangent quelques phrases et, comme la vieille dame, le jeune secoue la tête en signe de dénégation. L’homme d’un certain âge rejoint son auto. Il hésite. Il ouvre la portière puis la referme. Puis il quitte la place, à pied, et entreprend l’ascension de la Grand Rue, qui monte jusqu’en haut du village. Il peine sur la pente. Ses jambes maigres d’automobiliste le font souffrir tandis que sa bedaine le tire vers le bas. Arrivé à la hauteur de l’église, il s’arrête. De l’autre côté de la rue, il y a la maison des Herner. Cette fois, il n’ira pas frapper. Faire le tour du village à la recherche de ses anciens camarades n’a pas de sens, tous ont sans doute fini par quitter cette vallée déshéritée, lui-même l’a fait quand il a eu vingt ans. Et si toutefois, par miracle, il les retrouvait, que leur dirait-il ?
« Salut, c’est moi, je passais par-là après un déjeuner d’affaires et j’ai pensé que… » ? Le reconnaîtraient-t-ils seulement, reconnaîtraient-ils « ce vieux Denis Pin » sous ses rides ? Il aurait tout de même aimé revoir le Sylvain Marquette, bien que c’eût été pour ranimer un souvenir douloureux.
Il reprend son ascension. Il est en haut du village. Ici, la Grand Rue se divise et change de nom. Tout droit, elle s’appelle Rue du Cimetière et ne mène qu’au cimetière. À gauche, elle devient Rue de la Paix, contourne un pâté de maisons à l’abandon puis redescend tout en bas. À droite, c’est le Chemin de la Grange. Il prend à droite. Au début, la petite route va parallèlement à la rivière et ne monte pas. C’est là, de part et d’autre, que se trouve le lotissement des nouveaux arrivants. Des pavillons en agglomérés de béton, des chalets en gros rondins de bois de Suède, quelques maisons d’architecte qui ressemblent à des bunkers, une sorte de villa romaine en réduction. Mais bientôt la route s’élève et grimpe en oblique, à travers champs puis au milieu des bois qui bordent le plateau chauve. Ce n’est certes pas aussi escarpé que la Grand Rue, qui est perpendiculaire à la vallée, mais c’est tout de même raide et cela continue ainsi pendant trois kilomètres. Le Denis Pin de cinquante ans se demande de plus en plus ce qu’il est venu chercher dans ce trou qui est le village de son enfance.
Autrefois, le jeune Denis Pin pouvait gravir la côte de la Grange en rigolant. À l’époque, pour les gamins du village qui avaient entre sept et treize ans, la grande aventure était de monter au plateau à vélo ou à pied et on y allait en bande pendant les vacances. Les petits ramaient comme des bêtes avec leurs petites jambes et leurs clous à une vitesse, mais les grands les attendaient gentiment à mi-chemin, à l’orée des bois, profitant de cette pause pour tailler avec les canifs qu’ils avaient tous en poche, parce qu’ils n’étaient plus des bébés, des bouts de liane sèche qu’ils essayaient de fumer. En tirant dessus comme des malades, on parvenait à ressentir un semblant d’effet et on toussait comme des hommes. Quand les nains arrivaient, on leur laissait le temps de souffler en criant des insanités que le versant d’en face répétait, car l’écho est bon à cet endroit. « Enculé, enculé, culé, culé, lé.» C’était génial, putain. Et on repartait.
Le grand jeu ne commençait réellement que lorsque l’on débouchait sur le plateau, un immense champ d’orge et de blé. Un gros céréalier a acheté toutes les terres. Mais il y existait deux ilots dans cette immensité morne : la décharge municipale, qui remplissait le trou qu’une énorme bombe de la première guerre avait creusé dans le sol calcaire et, pas loin, un bosquet de sapins qui cachait un blockhaus allemand.
On commençait par jouer à la guerre autour du blockhaus avec des arcs que l’on avait bricolés soi-même, et le Pascal Moutier avait aussi une carabine à air comprimé, prêtée par son grand-frère, le Michel, qu’il chargeait avec des morceaux de pomme de terre moulés dans le canon. Heureusement, tout le monde visait mal. Dans cette région qui portait de nombreuses cicatrices de la grande guerre, les armes fascinaient les jeunes. On trouvait encore un peu partout, sous quelques centimètres de terre, des morceaux de baïonnettes, et le Michel Moutier, que l’on surnommait l’Helmut, prétendait qu’il avait récupéré un casque et une mitrailleuse en état de marche dans une grotte dont il refusait de préciser l’emplacement. On en doutait mais on n’osait pas le lui dire, non seulement parce qu’il était grand, costaud et vieux (seize ans), mais aussi parce qu’il était cinglé. Il avait un jour initié, pour une raison quelconque, une guerre perpétuelle contre les terribles jumeaux Martelli dont la réputation de mangeurs de viande crue était totalement usurpée (ils étaient simplement apprentis bouchers). Il enrôlait des petits, leur attribuait des grades et les entraînait à la dure, les faisant dormir la nuit sous une tente dans une prairie. Les parents des petits applaudissaient cette saine activité – Le camping forme la jeunesse. Les soldats de l’Helmut ne combattirent jamais, l’ennemi les ignorant superbement. L’Helmut était un fou complet.
La guerre du blockhaus ne faisant aucune victime, on allait ensuite se défouler au tas d’ordures. C’était encore mieux que se castagner sous les sapins. Il y avait là toutes sortes de cochonneries, des télés fichues, des machines à laver réformées, des centaines de bouteilles vides, et on les canardait avec des pierres en hurlant de joie lorsque quelque chose éclatait. On était ivres de destruction. Il y avait aussi d’énorme pneus de tracteurs usés, et, avant de partir, on en poussait un jusqu’à l’orée des bois et on lui faisait dévaler la pente dans un vacarme de broussailles écrasées et de petites branches mortes cassées. La plupart du temps, ce gros bâtard de pneu achevait sa course contre le tronc d’un gros hêtre, mais parfois il arrivait jusqu’à la route et on espérait qu’une voiture passerait juste à ce moment, ce qui ne se produisit jamais. On vivait une belle époque. Le blockhaus et le bosquet de sapins ont été rasés depuis et la décharge remblayée, autant par souci de sécurité et d’écologie que parce qu’ils gênaient les allées et venues des machines du céréalier, ces machines qui font chacune le travail de dizaines d’ouvriers.
Le bas du village proposait des lieux de distraction presque aussi intéressants que le plateau : la voie du chemin de fer, la rivière et le pont de la rivière.
On escaladait le talus du chemin de fer et on se promenait sur les voies, on collait de temps en temps ses oreilles contre les rails pour détecter comme des indiens l’arrivée d’un train. On allait jusqu’au village en aval. C’était dangereux, c’était interdit, c’était bien.
L’été, on se baignait dans la rivière. Elle n’était pas encore trop polluée. À un endroit que l’on appelait « les quatre mètres », bien qu’il n’y ait jamais eu là plus de deux mètres-cinquante, sauf peut-être un jour de crue exceptionnelle, il y avait suffisamment de fond pour que l’on pût plonger d’une branche d’un grand saule. On effrayait les canards et les poules d’eau, qui allaient se réfugier sous les roseaux. Le martin pêcheur, première sentinelle de la rivière merveilleuse, s’était envolé depuis longtemps en poussant son cri d’alerte et le héron avait déjà abandonné son poste de chasse où il attendait depuis des heures le passage d’une ablette, les pattes dans vingt centimètres d’eau et aussi immobile qu’une statue. On pêchait aussi, bien sûr. Des gougeons, des perches, des brochets. Il arrivait également que l’on pêchât un de ses camarades, qui revenait en pleurant chez ses vieux avec un hameçon planté dans l’arcade sourcilière. Mais jamais de truite, ce n’était pas une rivière à truites. Une fois, le Sylvain Marquette avait quand même parié cent balles avec l’Hervé Martelli qu’il en ramènerait une, et il avait gagné son pari. Il avait pris son vélo Gitane à double plateau, s’était rendu au bourg le plus proche et avait acheté une truite à la poissonnerie avec du fric qu’il avait fauché dans le portefeuille de sa mère. Le Sylvain était un malin qui avait un tas d’idées tordues.
Et puis il y avait le pont de la rivière où les très grands, les quatorze dix-huit ans, se donnaient rendez-vous le soir, après le dîner, avec leurs mobylettes. Des Motobécane, des Peugeot 103, des Piaggio et d’autres marques italiennes aujourd’hui disparues. L’Helmut avait acheté une jolie Flandria à vitesses avec son salaire d’apprenti maçon, et il en était très fier. Il ne fallait surtout pas la toucher. Une de ses malheureuses recrues avait eu un jour l’audace de jeter une poignée de graviers sur le réservoir rouge cerise de la Flandria, et on disait que l’Helmut avait emporté l’inconscient dans les bois, l’avait enchaîné au tronc d’un chêne et l’avait laissé ainsi pendant vingt-quatre heures en compagnie des bêtes sauvages.
Les dix-treize ans suivaient les très grands sur le pont, ils racontaient des bobards à leurs vieux comme : « je vais relever ma ligne à perches ». Des quatorze-dix-huit du village voisin venaient également avec leurs meules, et aussi des filles. On draguait gentiment, certains faisaient les gugusses en marchant sur le parapet pour prouver leur courage et leur virilité (la rivière coule six mètres en contrebas). Mais surtout on parlait de bécanes. On expliquait comment on avait trafiqué son engin, comment on avait viré les chicanes du pot, limé la culasse, modifié l’embrayage. On discutait des mérites de chaque marque. Les françaises étaient fiables, les italiennes étaient belles, les Ciao de chez Piaggio étaient les meilleurs pour faire des roues arrière mais leur fourche était fragile.
La vallée était vraiment le pays de la bécane. Hormis la micheline qui desservait les gares, les anciens ne connaissaient pas d’autre moyen de transport, et il en était sans doute resté quelque chose chez les nouvelles générations. À l’âge de dix ans, tout le monde avait déjà conduit une mob et s’y connaissait un peu en moteurs. À l’âge douze ans, Le Sylvain avait récupéré une carcasse de Motobécane dans la décharge, une vieille bleue, il l’avait démontée et retapée entièrement dans l’atelier de feu son père, avait réussi à la faire démarrer et à parcourir un kilomètre avec. Les dix-treize n’attendaient qu’une chose, avoir quatorze ans et le droit légal de conduire une cinquante centimètres cube, et leurs aînés ne rêvaient que d’en avoir dix-huit et pouvoir passer le permis moto. On ne s’intéressait guère aux voitures. Certes, lorsqu’un modèle nouveau et d’allure sportive se garait sur la place de Saint-Grével, on allait coller son nez aux vitres pour voir si le compteur montait à deux-cent. Mais la départementale et ses virages somptueux resteraient toujours le domaine des motards. Des motards de légende y circulaient et le plus légendaire de tous était le Max. Le Max passait tous les soirs vers vingt heures. Il conduisait une Kawasaki 750 H2, la terrible trois cylindres deux temps, la faiseuse de veuves. On l’entendait arriver sur son engin fumant depuis le haut du village, et on le voyait passer en trombe depuis le pont. « Sa chiotte fait un bruit de mort » commentait doctement le Pascal Herner, répétant ce qu’il avait entendu dire par l’un des très grands. Selon la légende, le Max n’enlevait jamais son casque intégral, sauf pour manger, prendre une douche et dormir ; mais il mangeait très peu, ne dormait guère et ne se lavait presque jamais. Quand il s’arrêtait chez Caroni, il buvait sa bière avec une paille qu’il enfilait dans un petit trou percé dans la mentonnière de son heaume. On ignorait où habitait le Max. Un jour, on n’entendit plus venir la Kawa. Ni les jours suivants. On supposa que le Max avait rejoint le paradis des pilotes de H2.
Les parents avaient-ils la moindre idée de ce que faisait leur progéniture dehors, à longueur de journée ? Rien n’était moins sûr. Toujours est-il qu’on laissait faire, et tout allait bien. La mère du Denis s’inquiétait seulement du vocabulaire déplorable que son fils attrapait, mais elle ne pouvait croire que c’étaient ses copains qui le lui apprenaient, ces enfants si sages qui saluaient poliment les adultes quand ils les croisaient. Cependant, les choses finirent par dégénérer. À cause du train.
Canarder des bouteilles et des écrans au tas c’était au poil, mais on finissait par s’en lasser. « Et si on dégommait ces empafés de trains ? », dit un jour quelqu’un. Chacun y réfléchit pendant la nuit et, lorsque l’on se réunit le lendemain, tout le monde pensait que l’idée était excellente. On s’attaqua d’abord aux convois de marchandises qui transportaient du minerai, de l’engrais et d’autres saloperies du même genre. On avait choisi pour se mettre à l’affût un endroit assez éloigné, en amont du village, afin de ne pas être repéré. On faisait facilement mouche. Les wagons aux parois épaisses d’acier résonnaient d’un « clong » réjouissant sous l’impact des pierres, mais ne subissaient aucun dommage. On prit ensuite pour cibles des transports de voitures. Mais là encore les résultats furent décevants. Le premier étage des wagons était protégé par des grillages et le second étage était trop haut pour être atteint de façon efficace. On arrivait à peine à égratigner la peinture des carrosseries. Alors, un jour, on s’en prit à l’express de Paris, et ce fut une erreur. On parvint à fissurer quelques carreaux, et des voyageurs signalèrent à la SNCF qu’une horde de terroristes attaquait les trains du côté de Saint-Grével. Le lendemain, les flics étaient dans le village.
Ils interrogèrent tout le monde, cherchant qui était l’instigateur du méfait, le cerveau. Ils commencèrent par les maisons du haut. Ils étaient deux. L’un volubile, extraverti, l’autre taciturne, inexpressif, mi-flic mi-raisin. Monsieur Garrigue, l’instituteur qui tenait la classe unique de la commune, aurait déclaré que « son mutisme était assourdissant ». Les deux gendarmes n’obtinrent aucune réponse claire, car on n’était pas des balances. On les regardait avec les yeux ronds de l’innocence et on leur racontait que ce devaient être des cailloux tombés du ciel, genre des météorites, qui avaient frappé l’express. Certains parents, cependant, avaient plus ou moins cafté. Ils n’étaient au courant de rien, mais si tout ce que disaient les flics était vrai, l’idée ne pouvait venir que du Sylvain Marquette. Ce petit était le plus déluré de la bande, le plus intelligent et donc le plus pervers, et le plus mal éduqué puisque madame Marquette l’élevait seule depuis qu’elle avait perdu son mari. Oh, ce n’était pas sa faute à cette pauvre dame si son fils se comportait mal. Elle ne pouvait pas le suivre tout le temps. Elle ne touchait qu’une maigre pension de veuve et devait travailler pour la compléter. Pauvre madame Marquette. Et elle avait bien assez de peine comme ça.
Lorsqu’ils arrivèrent chez les Pins, en bas, à la première maison du village, les pandores demandèrent à s’entretenir seuls avec le Denis.
« Tu sais pourquoi on est là ? lui demanda le flic bavard.
– Heu… non.
– Ben voyons. Écoute, on va passer un marché tous les deux. Ce que vous avez fait, les gamins, est grave. Très grave. Mais si tu nous donnes le nom du meneur, on te laisse tranquille, on passe l’éponge. On le connaît mais il nous faut un témoin direct. C’est le petit Marquette ?
– J’suis pas un enfoiré de mouchard.
– Ouais, t’es un dur. Mais tu dois savoir que les prisons sont remplies de gens qui ne sont pas des mouchards. Alors réfléchis bien. Il paraît que tu es un garçon intelligent, qui a de bonnes notes au collège. Tu veux gâcher ton avenir pour une bêtise ? Réfléchis bien avant de répondre. C’est le Sylvain Marquette, hein ? »
Et le Denis, qui voyait soudain un abîme s’ouvrir devant lui, dénonça son ami, bien qu’il sût que l’affaire était due à un phénomène de groupe, à un accès de folie collective. Il ignorait que le souvenir de cette lâcheté l’asticoterait le reste de sa vie, comme une piqûre de rappel : « Quoi que tu fasses maintenant, banquier, ministre, plombier, général, tu as été et tu seras toujours un lâche, un lâche ! »
Le Sylvain passa un mois en centre de redressement – en maison de correction. Quand il revint, il n’avait pas changé. Il avait toujours autant de projets originaux, il était toujours aussi astucieux. Mais on l’écoutait moins. La bande se délitait, chacun faisait ses petites conneries dans son coin et c’était un peu triste.
Le Denis cinquantenaire atteint l’orée du bois, à mi-hauteur de la route de la Grange. Il n’ira pas plus loin. Il n’en peut plus. Il reprend sa respiration, et, puisqu’il est là, il teste l’écho, qui doit toujours être à cet endroit. Il crie le nom de ses anciens camarades : Sylvain ! Pascal ! Carole ! Serge ! Michel ! Christine ! Etc. Pas de réponse. La résonance dépend de la qualité de l’air, humide ou sec, léger ou dense. Il réessaye et cette fois, après un gargouillis, l’écho lui répond enfin : « Qui es-tu ? Qui es-tu ? Es-tu ? Es-tu ? » Car tel est le secret de la vallée. À Saint-Grével, et uniquement à Saint Grével, l’écho, en de rares circonstances, ne se contente pas de répéter ce que vous lui lancez. Il invente ses propres mots, voire ses propres phrases. Cela peut paraître invraisemblable puisqu’il n’existe évidemment aucune intelligence dans l’éther entre les versants du plateau, il n’y a rien, rien que du vide et des molécules d’air. Mais c’est ainsi, cela arrive parfois. Et les enfants du pays savent et sauront toujours interpréter ce qu’ils entendent alors.
L’homme rebrousse chemin. Il redescend sans difficulté jusqu’à la place du village, s’engouffre dans sa berline bleue, démarre, passe sous la voûte du chemin de fer puis sur le pont de la rivière, rejoint la départementale, puis la nationale, puis l’autoroute de Paris.
Auparavant, je n'avais jamais vécu parmi un groupe de gens comme ici, ni pris un repas au bout d'une table de 6 personnes, un homme et 5 femmes tous de mon âge, 90 ans à peu près.
Ils m'accueillent dans un silence total.
Je comprends vite que les cinquante résidents de la Visitation vivent ici sans se parler sauf dans l’ascenseur et encore, très peu.
Moi, ce silence ne me convient pas du tout. Je les sentais si différents de moi que je ne savais pas par quel bout les prendre, si j'ose dire…
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Arrivée à la Visitation il y a trois ans au havre, avec mon mari.
Lui nous a quitté l'an dernier et je reste seule pour la dernière étape à 95 ans. Vraiment pas de quoi rire, mais vivable avec un peu de courage.
Je passe rapidement sur la vie de tous les jours qui est la même partout. Entre lever et coucher, meilleure ici grâce à ma famille et à l'entourage d'un personnel de qualité !
Je les appelle « les soubrettes » et elles savent que c'est pour rire. Elles me connaissent bien. Je profite ici d'un vrai confort que d'autres vieilles gens ne connaissent pas.
Avec mes voisins de table les contacts sont bien meilleurs. Non seulement je peux dire « salut les potes » en arrivant, mais ils rigolent quand je sors des anciennes histoires drôles au moment du café.
Exemple :
Un escargot met trois ans à traverser un pont et le pont s'effondre dés qu'il arrive sur l'autre rive ! L'escargot dit : « J'ai bien fait de me dépêcher !!! »
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Chez nous, comme dans les autres maisons de retraite, on peut choisir librement de faire de la gymnastique douce ou de participer à l'atelier mémoire... si vous n'oubliez pas le jour et l'heure comme moi !
Le vendredi, épluchage des légumes, un endroit excellent pour les cancans et bruits de coursives nombreux et variés.
Moi, je préfère le contact direct avec l'un des résidents, contact qui permet enfin une relation humaine qui ne peut pas être fournie par la maison. Quoique notre directeur est tout à fait abordable dans tous les cas de figure. Joyeux ou sérieux c'est comme on veut. La porte de son bureau est toujours ouverte ! C'est son métier me direz-vous, mais il le fait avec un grand naturel et beaucoup de conviction.
Trois médecins généralistes, veufs, sont venus finir leurs jours à la Visitation. Peu bavards, je trouve qu'ils ont un peu le même profil : avoir soigné les havrais pendant quarante cinq ans leur a laissé à chacun une grande patience et une grande attention aux vieilles gens que nous sommes. L'un d'eux est malade actuellement et nous passons l'embrasser pendant une petite minute pour ne pas le fatiguer. C'est un peu les rôles inverses.
Une dame charmante nous fait un cours d'Histoire, mais elle a tant confiance dans ses opinons qu'elle arrive à nous parler de l'école publique obligatoire sans citer Jules ferry. Même chose sur d'autres sujets. C'est un cours très suivi.
Les soignants avaient envisagé de nous apprendre quelques pas de danse sur une musique simple. Nous étions sept aux répétitions, mais un seul a pu exécuter ce ballet mémorable le jour du spectacle !
Résignons-nous, pas de danse pour nous.
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Ici depuis 4 ans, j'ai beaucoup vieilli, c'est évident. Physiquement d'abord mais le reste aussi. Ma mémoire s'efface lentement et c'est très curieux. Par exemple j'oublie qu'un de mes enfants est en vacances et je me fais un sang d'encre. Ça agace tout le monde !!!
Je vais continuer la route avec des hauts et des bas en essayant de garder le contact avec les gens que j'aime.
Beaucoup de mes camarades ont quitté la maison, et pas forcément les plus vieux. D'autres, plus jeunes, autour de 85 ans, sont arrivés. Je les connais moins bien et c'est toute La Visitation qui prend un coup de vieux…
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En arrivant à la Visitation j'avais pris, un peu confusément, deux décisions, continuer à vivre et me préparer à mourir, autrement dit il me fallait un peu de volonté et un peu de courage, sans compter un peu de lucidité pour ne pas perdre le bon chemin.
Rien de ce que j'ai écrit sur La Visitation jusqu'ici n'aurait de valeur sans trouver en moi-même d'autres choses essentielles, primordiales, pour finir ma vie ici « dans la dignité » comme on dit dans les medias ! Mais comment s'y prendre ?
D'abord partager avec les autres un peu de ce contact. Une sincérité, une confiance, parfois une intimité. Il faut vouloir ce partage, il n'arrive pas tout seul. En bref, supprimer ce silence délétère que je dénonce souvent. Mais il reste encore dans une journée de larges plans de solitude et souvent d'insomnie où chacun est seul. Il est bon d'entrer en soi-même avec le plus de sincérité possible, retrouver des moments d'amour insurpassables, mais aussi des ratages retentissants qui ne manquent jamais. On n'a pas besoin d'un confesseur qui soulage pour ces aveux-là. Moi, je ne partage pas entièrement la foi robuste de certains ici, mais je cherche désespérément un rai de lumière vers une transcendance que je pressens parfois. Je la pressens dans l’amour et l'amour est partout, que vous aimiez faire la cuisine, voir les couchers de soleil, courir le long d'une plage ou plonger dans le regard d'un enfant, tout est pareil. Ces moments dilatent le cœur, nous rendent plus légers, plus beaux, plus intelligents et meilleurs. Retrouvons le souvenir de ces moments-là. Ils nous aident à être plus droits, plus forts pour affronter la dernière étape…
J'espère garder encore l'envie de torcher un bon petit poème simplissime comme ceux que mon mari aimait bien :