"Jour de finale" Thomas Arfeuille
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Jour de finale
Thomas Arfeuille
À Rome, le spectacle des courses de chars n’attirait plus les foules. On en avait assez de regarder des chevaux et leurs cochers, presque toujours les mêmes, tourner comme des idiots dans le cirque. Les accidents étaient trop rares, on n’en voyait pas à chaque réunion. On en voulait plus, plus d’accidents, plus de drames, plus de sang.
L’empereur avait conscience du danger que présentait cette désaffection. Les courses hippiques, et les jeux du stade en général, servaient d’exutoire à la violence et la folie latentes de ses administrés. Qu’arriverait-il lorsque l’exutoire ne jouerait plus du tout son rôle ? Oh, il en avait une idée assez précise et assez sombre. Il connaissait la folie mieux que personne car elle le visitait plus souvent qu’à son tour, entre deux éclairs de lucidité, aussi, dans sa grande sagesse clignotante, décida-t-il de moderniser les compétitions. Afin d’attirer un public plus large que les seuls romains de Rome, ces enfants gâtés et blasés qui croyaient avoir tout vu, il inaugura un nouveau championnat, le championnat inter cités des biges et des quadriges. Cela changerait agréablement des sempiternels affrontements entre les trois ou quatre grandes écuries de la cité. Et, pour les finales, il imagina quelques surprises qui plairaient beaucoup, il n’en doutait pas. Le peuple voulait davantage de larmes et de souffrance, et encore plus de sang, toujours plus de sang ? Eh bien il en aurait.
Rome. Circus Maximus. C’est la finale inter cités des quadriges, l’épreuve reine du meeting. Le starter jette la serviette blanche dans l’arène et les portes des stalles s’ouvrent, libérant les attelages. Mais les concurrents s’ébranlent avec une lenteur stupéfiante, sauf Certus, le sicilien, qui a laissé ses chevaux piaffant d’impatience défoncer le battant de leur box et s’élancer prématurément. Conformément à ce que stipule le règlement dans ce cas, il fait demi-tour et revient se placer à la hauteur des écuries pour s’élancer de nouveau. Ses rivaux ont pris trois cents mètres d’avance. Mais ceux-ci lambinent si bien qu’ils paraissent l’attendre ! C’est à croire que leurs chars sont faits de plomb et que leurs chevaux sont des chevaux de bois… ce qui, en fait, n’est pas loin d’être vrai :
Lucien, l’aurige star de Rome, le plus grand driver de l’époque, s’est aligné avec des coursiers cadavériques. Il les affame depuis des semaines tandis que lui se gave de polenta pour prendre du poids, ignorant les cris des défenseurs des animaux et les mises en garde des nutritionnistes.
Polyphos, un grec qui est beau comme les héros de sa mythologie (Achille, Ulysse, Héraclès, Brad Pitt), ne voulait pas abîmer son corps d’athlète à l’instar du romain ni martyriser ses bêtes, qu’il adore. Il s’est contenté de lester son char de cent kilos de béton. « C’est pour qu’il tienne mieux la route » a-t-il expliqué aux officiels chargés de vérifier la conformité des machines, et on l’a laissé partir.
Les chevaux de Parsépone, un citoyen de Bovanium, sont étonnamment petits. Des poneys ? Non, des mules. Aucun article du règlement, qui est très laxiste, n’empêche de courir avec des mules. Il est juste indiqué que les chars doivent être des véhicules à traction animale.
Brabus, un paysan originaire d’une lointaine province du nord-est, est arrivé avec une vulgaire charrette emmenée par des chevaux de traits, des animaux robustes mais absolument pas taillés pour la course. La seule fois qu’il en a vu galoper un, c’est quand il l’a marqué au fer rouge. La brave bête a sprinté sur quarante mètres puis est revenue vers lui en le regardant avec des grands yeux tristes et remplis d’incompréhension qui lui demandaient : « Pourquoi m’as-tu fait ça ? »
Un sixième pilote est inscrit sur la liste des engagés, un Aquiléen, mais on ne le verra pas. Ivre-mort, il n’a pu se hisser sur son char à l’heure dite tant il chancelait. Dommage, car rouler bourré n’est pas interdit. Les commissaires n’effectuent plus de contrôle anti dopage depuis des lustres car cela nécessite de goûter les urines, et, comme l’a dit un jour l’un d’eux : « Nous n’avons pas toujours soif. »
Avec Certus ils sont donc cinq, seulement cinq à courir dans le Circus Maximus qui peut accueillir douze équipages à la fois. Étrange finale.
Premier tour.
En tête, Lucien, Polyphos, Parsépone et Brabus se tiennent au coude à coude et se traînent à qui mieux mieux. Derrière, Certus s’arcboute sur ses rênes, freinant tant qu’il peut. De toute évidence, la course est truquée. Quelle honte pour Rome ! Le public commence à manifester, un grondement sourd monte dans les tribunes, enfle, déferle, balaie le stade, reflue puis revient comme une vague.
Second tour.
Statu quo à l’avant, où l’on échange des politesses : « Après vous mon vieux, passez devant. – Merci mais non, je n’en ferai rien, à vous l’honneur. – Allons, allons, je vous en prie. – Vous êtes trop bon, je ne puis accepter. » Certus, lui, parvient à maintenir son retard. Ses biceps sont gonflés à craquer tant il tire sur ses guides.
Assis à côté du souverain dans la tribune impériale, l’intendant Tobius guette anxieusement sa réaction face à cette mascarade. Mais le visage d’enfant cruel du tyran ne montre aucun signe d’émotion.
Le grondement des spectateurs s’amplifie. Ce n’est plus une simple vague, c’est une inondation.
Troisième tour.
Épuisé, le sicilien ne tient plus ses chevaux. Et ceux-ci accélèrent inexorablement, ce sont des bêtes de race et ils sont en parfaite santé. À ce rythme, le sicilien va bientôt rejoindre le peloton des limaces et le dépasser comme un météore. S’il comptait sur son faux départ pour perdre, ce qui semble être l’objectif de tout le monde, c’est raté.
Les spectateurs jettent des fruits pourris aux concurrents.
L’empereur demeure impassible.
Quatrième tour.
Ça y est, Certus les a rattrapés. Il commet alors un geste insensé : au virage numéro deux, il fait semblant d’être éjecté par la force centrifuge et saute de son char. Mais il oublie de détacher les lanières qui tiennent sa taille aux chevaux latéraux de son attelage. Il est longtemps traîné sur la terre battue, et, quand il parvient à saisir le coutelas qu’il porte à la ceinture et à couper ses liens, tout son corps n’est plus qu’une large plaie.
Enfin un peu d’action. Le public se tait, attendant la suite.
Quel terrible sort, plus effrayant que la mort, est-il donc promis au vainqueur de cette course pour qu’un participant effectue une telle manœuvre suicidaire ? se demande Tobius. L’empereur esquisse un sourire et lâche : « Bien, bien. » Puis : « Tu vois, Tobius ? Il suffisait de patienter. J’ai tout prévu, ne t’inquiète pas. » Tobius ne s’inquiète pas, il est terrifié. Un filet de sueur froide coule le long de sa colonne vertébrale. Quand son patron prévoit quelque chose, il faut s’attendre au pire. Quand il improvise aussi, d’ailleurs… L’année précédente, des influenceurs, ces faux journalistes planqués derrière leurs tablettes, l’ont accusé d’avoir commandité le gigantesque incendie qui a ravagé la cité. Eh bien, en improvisant, il en a fait exécuter dix au hasard, les premiers qu’il a trouvés. Quant à ce conseiller qui a osa dire qu’il aurait dû instaurer le couvre-feu dès les prémices de la catastrophe, il l’a envoyé aux galères pour huit ans. Là, ce crétin aurait tout le loisir d’exercer son humour spécial sur ses camarades de banc.
Cinquième tour.
Certus parvient à se relever malgré ses affreuses blessures. Il écarte les bras en croix, exhibant son torse lacéré aux spectateurs, et crie comme un défi au monde : « Voyez, je suis encore là, vivant, toujours vivant ! ». La foule applaudit à tout rompre… et le malheureux n’entend pas l’attelage fou qui revient déjà dans son dos : le sien. Ses propres chevaux le renversent, le piétinent, et son char l’écrase. Ses côtes et son bassin sont brisées, son crâne éclate. Il ne reste plus de lui qu’une bouillie de chair sanguinolente. Le public hurle de joie. Ça c’est du divertissement ! Exactement ce que l’on aime. Car on ne vient pas au stade pour regarder des éphèbes musclés vêtus de cuir se courir après, non, on veut du rebondissement, du suspens, des accidents, du sang, du drame antique.
L’empereur élargit son sourire. Il dit : « Et voilà, ça prend forme. Je ne regrette pas l’argent investi. » Tobius se perd en conjectures. De quel argent parle-t-il ? De celui dépensé par l’état pour reconstruire le stade après l’incendie ? Ou alors… mais non, ce n’est pas possible. Et pourtant si. Car le démon ajoute, comme s’il avait lu dans les pensées de l’intendant : « Eh oui, mon bon Tobius. Je les ai payés de ma poche pour qu’ils viennent, ces pauvres types. Je les ai payés très cher. Et même ainsi, j’ai eu du mal à en trouver cinq. Ils savaient ce qui les attendait… je les avais prévenus… il est toujours intéressant de voir jusqu’où la cupidité peu pousser les gens, non ? En tout cas, moi, je m’amuse beaucoup. Tobius est horrifié, mais guère surpris. Il anticipait le pire, de toute façon. Mais il ne sait pas encore quel châtiment attend le premier qui franchira la ligne d’arrivée…
Sixième tour.
Parmi les quatre rescapés, Polyphos commence à se détacher légèrement. Ses étalons semblent capables de tracter la terre entière, alors cent kilos de béton… il aurait dû en prendre plus. Il lui faut trouver quelque chose, et vite. Il ne peut s’arrêter sans raison et abandonner. On l’a payé, il est ligoté par son contrat. Alors, au virage numéro un, il effectue un dérapage qui le déporte à l’extérieur et percute la rambarde qui sépare la piste des gradins. Terrible accident. C’est fou comme la force centrifuge est puissante, aujourd’hui, au Circus Maximus. Il met pied à terre et attache ses chevaux au garde-corps.
Voyant cela, Parsépone, qui le suivait de près, demande à ses mules de s’arrêter et pour une fois celles-ci lui obéissent. Les mules font le plus souvent ce qu’elles veulent. Il se gare en épis près du playboy grec.
« Que t’arrive-t-il, mon ami », lui demande-t-il du haut de son char.
En réalité, Polyphos et Parsépone sont tout sauf des amis. Ils se connaissent bien, ils se sont rencontrés à maintes reprises dans le vaste empire, à l’occasion des compétitions, et ils se détestent à cause d’une histoire de femme que l’un aurait volé à l’autre où l’autre à l’un, l’Histoire est floue sur ce point. Mais quoi ! On n’abandonne pas un concurrent, fût-il honni, en détresse sur la piste. Ce serait contraire à l’éthique sportive, un concept que Parsépone vient d’inventer.
« Tiens, tiens, voilà le joli-cœur, lui répond Polyphos. Tu es toujours aussi laid, Parsépone. Tire-toi. Laisse-moi tranquille.
– Impossible. Je ne peux pas te laisser là, en panne au milieu de tous ces chars qui, heu... foncent à pleine vitesse. C’est une question d’éthique sportive.
– D’é…quoi ?
– Bon, dis-moi ce qu’il t’arrive.
– Ma roue est voilée.
– Elle n’a rien, ta roue. Je le vois d’ici.
– Tu vas me dénoncer aux commissaires ?
– Non, non. Nous avons tous les deux le même objectif, je crois…
– Oui. Sans doute.
– Allez, monte. Je te ramène aux stands. Comme ça, on sera tous les deux disqualifiés.»
Polyphos grimpe sur le char de Parsépone et les mules de celui-ci repartent sans se faire prier, elles sont dans un bon jour.
Septième et dernier tour.
Il n’en reste que deux, Lucien et Brabus. Les chevaux du romain ne tiennent plus sur leurs jambes, et l’agriculteur le distance lentement. Ses bêtes ont pris leur rythme de croisière, le rythme imperturbable qu’elles adoptent quand elles tirent une charrue. Et Brabus n’essaye pas de les ralentir, on dirait que cet idiot ne craint pas de gagner. Foutu barbare, brave imbécile ! Lucien bénit son existence et se frotte les mains. Il va perdre, c’est inéluctable, mais sa légende n’en sera pas entachée, au contraire. Il dira que ses chevaux ont été empoisonnés, c’est évident, il n’y a qu’à les voir. Il dira qu’il a tout de même tenu à partir car il ne voulait pas décevoir ses fans. Il dira aussi que, sans preuve formelle de cet empoisonnement, il reconnaît la supériorité de son adversaire et ne conteste pas sa victoire. Et on louera son courage, son honnêteté et son esprit sportif. Oui, sa réputation sortira grandie de cette défaite.
Mais il est dit le résultat d’une course n’est jamais acquis avant que le drapeau à damiers ne soit agité.
L’arrivée est en vue quand, soudain, quelqu’un lance depuis les tribunes populaires une botte de fourrage, juste derrière la ligne. Une partie des gradins, brûlée lors du grand incendie, a été reconstruite à la hâte, mais les nouveaux bancs sont trop durs, mal fichus, et nombre de spectateurs ont pris pour habitude d’amener une botte de paille ou de foin pour s’asseoir dessus. Et dire que les influenceurs ont laissé entendre que l’empereur lui-même aurait bouté le feu, pour d’obscures raisons financières ou politiques ! Comment aurait-il pu, lui le doux poète, l’altruiste, l’amoureux de son peuple, vouloir que ses sujets aient mal au cul !
Flairant l’aubaine, les chevaux de Lucien, qui crèvent de faim, retrouvent un semblant de vie et partent dans un galop effréné. Le Romain n’a pas le temps de réagir, il coupe la ligne avec une demi-longueur d’avance sur son adversaire. Dès lors, il sait qu’il est perdu.
Les tifosis exultent. Leurs ovations submergent le stade, et leur flot semble ne jamais devoir se tarir. Lucien a gagné, Rome a gagné ! Rome gagne toujours.
Mais des employés munis de pelles et de sacs sortent de leur local qui est sous les tribunes et viennent ramasser les restes de Ciprus. Le public se calme. Paix à celui qui est mort. On n’entend plus que le bruit de sabots de ses chevaux qui poursuivent leur course démente et tournent, tournent... puis stoppent subitement, à bout de souffle. Les employés les ramènent facilement à l’écurie, ainsi que ceux de Polyphos, qui étaient encore attachés à leur rambarde.
C’est l’heure de la traditionnelle allocution de l’empereur avant la remise des prix. Certes, l’empereur va forcément prononcer un discours, mais certainement pas celui que l’on attend, songe Tobius.
« Tu dois te poser des questions, hein, mon ami », lui dit le monstre.
Cet homme étrange sait vraiment deviner les pensées d’autrui.
« Tu connais le programme ?
– Bien sûr. C’est moi qui l’ai rédigé. En suivant vos directives, monsieur.
– Relis-le quand même. Tiens, en voilà un exemplaire.
– Bien Je lis : Voici aujourd’hui la grande finale tant attendue des quadriges. Seront présents au départ Cert…
– Abrège. Va directement à la fin.
– … et pour finir, après l’arrivée, il y aura une divine surprise qui, nous en sommes certains, vous enchantera, cher public. Une surprise ?
– Parfaitement. Une surprise. Tu as bien amené les lions que je t’ai commandés, Tobius ?
– Oui. Ils sont là. Je me demandais d’ailleurs pourquoi on avait besoin de lions dans une course de chars.
– Tu vas comprendre.
Alors l’empereur Néron se lève et le silence dans le stade se fait encore plus épais. Il dit : « Chers amis, chers habitants de Rome et des provinces de l’empire, le temps est venu de conclure cette journée mémorable. Comme il est écrit dans le programme, une sublime surprise vous attend, et la voici : bien qu’il ait franchi la ligne le premier, Lucien n’a pas encore remporté l’épreuve. Pour être déclaré vainqueur, il doit maintenant affronter et éliminer, seul, trois lions affamés sélectionnés parmi les meilleurs lions de nos colonies. Qu’en dites-vous ? »
Tonnerre d’applaudissements.
« Bien. Que la fête commence ! »
Néron se rassoit près de Tobius.
« Mais heu… se permet de prononcer Tobius.
– Ah, je sais, je sais. Tu vas me dire que c’est injuste, que Lucien n’a aucune chance, et blablabla.
– Non, non, mais heu… pauvre Lucien !
– Taratata. Réfléchis un peu, Tobius. Quel est l’animal le plus dangereux ?
– L’animal le plus dangereux ? C’est le lion.
– Mais non, voyons. Réfléchis mieux.
– le tigre ? Le serpent ? Le crocodile ? L’araignée ? »
Tobius a peur des araignées.
« Tu n’y es pas du tout. Quel animal est capable de massacrer sans pitié toutes les espèces, y compris la sienne, et de déployer pour ce faire des trésors de vice et d’intelligence ?
– L’homme ?
– Bonne réponse. C’est l’homme, bien sûr. Ainsi, Lucien a toutes ses chances contre trois malheureux lions.
– Oui, oui, je comprends. Pauvres lions !
– En plus, j’ai laissé à notre héros le droit d’endosser son armure de guerre. Le combat sera plus qu’équitable. »
Super, se dit Tobius. Comme ça, les lions seront obligés de le décortiquer comme un homard, cela fera durer le plaisir. Quelle horreur !
Contrairement à la plupart des speedways de l’empire, le vieux Circus Maximus est convertible en arène et peut accueillir tous les sports, y compris les combats de tous types. Il suffit pour cela de démonter quelques éléments de l’îlot central ; ces constructions, légères, sont prévues pour. On les démonte donc, en dix minutes, et quatre gardiens amènent Lucien au centre du terrain. Il n’a pu se vêtir de son armure, devenue trop étroite pour sa bedaine, mais on lui a laissé son glaive d’ancien militaire. Une chaîne de cinq mètres terminée à l’autre bout par un anneau de fer est attachée à sa cheville. Les gardiens, qui sont des colosses, enfilent un gros piquet de bois dans l’anneau et l’enfoncent à coups de masse dans le sol, assez profondément pour qu’il ne puisse pas le déplanter, même au prix d’un effort surhumain. L’anneau coulisse le long du pieu, arrêté par une barre d’acier fixée aux deux tiers de sa hauteur par un collier inarrachable. L’ensemble ressemble à une croix latine, symbole des exécutions et des supplices les plus infamants.
Les lions entrent. Un mâle et deux lionnes.
« Marius, Marcia et Fanny, annonce Tobius.
– Ils sont superbes. Et celle-ci, la lionne la plus grosse…
– Fanny.
– Fanny, donc… elle possède un vrai regard de tueuse. Tu les as trouvés où, ces bestioles ?
– Chez Léonus, mon fournisseur habituel. Son échoppe est à deux pas d’ici. Peut-être connaissez-vous son enseigne ? CHEZ LÉON, LE LION EST BON.
– Ça me dit vaguement quelque chose.
– Et ces spécimens sont importés Nabiro, un nom comme ça. Un village perdu au fond de l’Afrique.
– Jamais entendu parler. »
Les trois Lions s’allongent face à Lucien, à une faible distance – six mètres. Marius entame immédiatement une sieste. Il sent bien qu’il y a de la bouffe, là, servie devant lui, mais pour l’instant il n’a pas faim. Les femelles, par contre, restent aux aguets. Lucien fait des moulinets avec son glaive, et le public acclame son courage. Il défie les fauves ! Mais évidemment, il ne s’agit que d’une posture. Un glaive, cette courte lame, ne vaut que pour le combat rapproché, et engager un corps à corps avec des lions n’est pas une bonne idée, Lucien le sait parfaitement. Alors, tout en continuant de brasser l’air de ses gesticulations dérisoires, il réfléchit à toute vitesse. Il lui faut d’abord se libérer. Mais comment ? Pour l’instant, les lions n’ont pas bougé. Pour l’instant… Vite, vite, il doit trouver quelque chose. Et si, finalement, avec son glaive…
Il cesse de mouliner dans le vide, se tourne vers le sinistre pieu qui le tient prisonnier et entreprend de le tailler en pointe juste au-dessus du sol. Bien que rouillée après des années d’inemploi, son arme est encore tranchante, c’est du bon métal romain.
Marcia et Fanny l’observent attentivement (tandis que Marius baille à s’en décrocher la mâchoire). Que fait donc cet olibrius ? Il coupe du bois pour l’hiver ? Ce n’est pas le moment.
Le poteau est complètement taillé et se détache de sa base enfoncée dans le terrain. Lucien fait coulisser l’anneau au-delà de la pointe et se libère. Il jette son glaive et se saisit de sa croix comme il le ferait d’une épée de deux mètres, la barre de fer perpendiculaire au poteau figurant une garde. Avec ce long pieu, il peut repousser les bêtes. Mais une seule à la fois. De toute façon, il n’a pas l’intention de combattre. Il quitte le centre de l’arène en reculant à pas lents, essayant de garder bien en vue les deux lionnes qui le suivent à distance.
Le voilà près des tribunes. Il s’accroche à la rambarde, essaye de passer par-dessus, mais le public le repousse. Il essaye plusieurs fois, on le rejette encore et encore. À Rome, on n’aime pas les lâches. Et qu’il est lâche ce Lucien que l’on prenait pour un héros ! Aurait-il peur de la mort ? Son comportement est révoltant. On ne l’acclame plus, ça non ! On le conspue, on le traite de divers noms d’oiseaux : colibris, rouge-gorge, mésange bleue, pivert, pinson, poussin, bergeronnette. Ce minable qui craint les gros chats n’est pas un vrai romain.
Marcia le suit toujours et toujours à distance respectueuse. Elle pourrait l’attraper par les jambes à n’importe quel moment lorsqu’il tente d’escalader la barrière mais elle n’en fait rien. Car elle attend Fanny, sa sœur aînée, à qui revient le droit de porter le premier coup, Fanny qui a disparu du champ de vision de Lucien car elle a fait le tour de la piste. Elle saute sur lui, dans son dos, lui broie la nuque et le jette à terre. Il ne succombe pas tout de suite. Marcia vient lui ouvrir les entrailles et en dévore une partie. Maintenant c’est fait. Les lionnes victorieuse traînent le cadavre jusque devant leur seigneur, Marius, qui se réveille. Il en goûte un peu, par pure gourmandise. Pas mauvais ce romain, il est bien gras. Le public hurle de joie. Cela fait beau temps que l’on n’a plus vu un tel carnage sur un champ de courses. Cette journée restera dans les annales.
Tobius se bouche les oreilles. Il en a assez des cris de cette foule qui ne veut que du sang, du sang, toujours plus de sang. L’empereur, lui, sourit béatement. Il se relève, rétablit le silence d’un geste de la main, et dit simplement que les lions ont gagné.
Et voilà comment le village de Nabiro, l’actuelle Nairobi, fut déclaré vainqueur de la grande finale des quadriges de l’an 65 des chrétiens.
Cette histoire n’est pas inventée. Elle est la transcription fidèle d’un texte de Silénius le Jeune, grand historien latin injustement méconnu car jugé peu sérieux par nos universitaires – allez savoir pourquoi.
Thomas Arfeuille
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